Jardin du Luberon, l'histoire d'un style

10/28/2026

Ancient stone houses and cypress trees on a hillside in the historic village of Gordes, Provence, France.
Ancient stone houses and cypress trees on a hillside in the historic village of Gordes, Provence, France.
  • Dans le Luberon, un jardin se dessine pour l'hiver

Les villages s'étagent entre 200 et 550 mètres, et la mer, à cinquante kilomètres, ne tempère rien. Autour d'Apt, dans la vallée du Calavon, la moyenne des minimales de janvier tourne autour de zéro. À Marseille ou dans le Golfe de Saint-Tropez, elle reste franchement positive. L'écart paraît mince sur le papier. Il décide de presque tout. Les fonds de vallée piègent l'air froid comme une cuvette, et la combe de Lourmarin canalise les descentes entre Petit et Grand Luberon, si bien que deux terrains séparés par cent mètres de dénivelé ne vivent pas le même hiver.

Ce ne sont d'ailleurs pas les hivers moyens qui dimensionnent une palette, mais les vagues de froid, celles qui reviennent tous les dix à quinze ans. Le pays d'Apt a déjà vu des minimales approcher les quinze degrés sous zéro, février 2012 en particulier, dont les pépiniéristes parlent encore. Un jardin calé sur la moyenne traverse six ou sept ans sans rien laisser paraître, puis se fait trancher en une nuit.

La conséquence tient en une liste d'exclusions. Le laurier-rose (Nerium oleander) commence à souffrir entre six et huit degrés sous zéro, ce qui en fait un pari dans la plupart des situations exposées du massif. Le myrte commun (Myrtus communis) et le ciste pourpre (Cistus × purpureus) tiennent plutôt jusqu'à dix ou douze degrés négatifs. L'arbousier (Arbutus unedo) descend un peu plus bas. L'olivier (Olea europaea), lui, perd son bois vers dix ou douze degrés sous zéro sans que la souche soit perdue pour autant, ce qui explique la silhouette recépée de certaines oliveraies anciennes. En face, le cyprès de Provence (Cupressus sempervirens), le romarin (Rosmarinus officinalis), le buis (Buxus sempervirens) et le laurier-tin (Viburnum tinus) passent sans histoire. Toutes ces valeurs bougent avec le drainage et l'âge du sujet. Un sol lourd, tassé, humide en décembre, fait perdre plusieurs degrés de tolérance à la même plante.

  • Trois héritages, et aucun d'ornemental

Les jardins du Luberon descendent de trois traditions qui ne cherchaient pas la beauté. D'où leur sobriété, qu'on prend souvent pour un parti esthétique alors qu'elle est un héritage d'usage.

La première est monastique. Sénanque, fondée au douzième siècle dans un vallon des monts de Vaucluse près de Gordes, Valsaintes à Simiane-la-Rotonde, transmettent la même idée : un jardin clos, utile, organisé autour de l'eau captée et conduite. Le prieuré de Salagon, à Mane, en garde la mémoire sous forme de jardin ethnobotanique.

La deuxième tradition est agricole, et c'est celle qu'on voit encore partout. Restanques, bories, murs de pierre sèche : ces ouvrages n'ont jamais été du décor, ils ont rendu cultivables des versants que la pente et le caillou interdisaient, pour la vigne, l'olivier, la lavande. Un jardin contemporain vient s'installer dans cette trame sans l'avoir dessinée. Sa réussite dépend donc moins souvent de la plantation que de la tenue des murs, ce qui surprend les propriétaires au moment du budget. La reprise d'une restanque est un chantier en soi, et elle se chiffre avant qu'on dessine.

Vient enfin la tradition des bastides et des châteaux, qui apporte l'ordre et le tracé. Les terrasses du château de Lauris, les abords du château d'Ansouis, le village jardiné de Lourmarin. Les jardins du château Val Joanis, à Pertuis, en donnent la version la plus lisible, commencés à la fin des années 1970 sur le modèle du potager d'agrément du dix-septième siècle et répartis sur trois terrasses. Le principe qu'on en retire n'est pas un style, et toute rénovation d'un jardin de bastide le redécouvre : la structure se dessine avant le végétal, et elle doit tenir seule en hiver.

  • D'où vient le style de jardin du Luberon : La Louve, à Bonnieux

Le style a une date et un auteur, ce qui est rare. Nicole de Vésian, née en 1916, créatrice à Paris et à New York puis chargée de l'art de vivre chez Hermès, prend sa retraite en 1985. L'année suivante, elle achète une maison en bas du village de Bonnieux et commence, à presque soixante-dix ans, le premier jardin de sa vie. Mille six cents mètres carrés de terrain escarpé, pierreux, déjà tenu par des restanques.

Le geste est d'une simplicité désarmante. Prendre les arbustes qui poussent à cinquante mètres de là, buis, romarin, santoline (Santolina chamaecyparissus), germandrée arbustive (Teucrium fruticans), laurier-tin, myrte, cistes, et les tailler en boules et en masses basses jusqu'à ce qu'ils répondent au modelé des collines. Presque pas de fleurs, et seulement des simples : iris, roses trémières, bourrache. De la pierre partout, en murs, en marches, en opus incertum, en boules et en auges posées comme des sculptures. La terrasse basse, plantée d'oliviers et de lavandes, ne clôt pas le jardin, elle l'ouvre sur la campagne.

Le jardin a changé de mains sans changer de dessin, ce qui est plus rare encore. Judith Pillsbury l'a tenu près de vingt ans, et les propriétaires suivants l'ont repris dans la même intention. Labellisé Jardin remarquable, il se visite sur rendez-vous. Son vocabulaire, lui, a voyagé par la photographie, de Ménerbes à Saignon, de Goult à Lacoste.

Reste que La Louve ne tient pas par la taille en boule. Elle tient parce que les végétaux viennent du talus voisin, parce que la pierre est celle du mur mitoyen, et parce que l'échelle est calée sur le village au-dessus. Le même dessin posé sur un terrain qui n'a aucun de ces trois appuis donne une collection de topiaires en suspension.

  • Le prix d'un jardin taillé, celui qu'on découvre la troisième année

Le jardin sec taillé est, de tout le répertoire méditerranéen, le plus gourmand en entretien. Les images ne le disent jamais. Une boule de romarin ou de santoline ne se tient pas seule : deux tailles par an en général, à la main, parce que la cisaille mécanique écrase le feuillage et laisse une surface qui brunit. Sur mille mètres carrés traités dans cet esprit, on compte facilement cent cinquante à trois cents sujets taillés. Le passage ne se mesure plus en heures mais en journées de jardinier, deux fois l'an, tous les ans.

La même palette conduite en port libre réclame un rabattage tous les deux ou trois ans, et elle vieillit mieux, la taille répétée finissant par épuiser les sujets, qui s'ouvrent au centre sans jamais se refermer. Ce qu'elle perd en revanche, c'est la lecture graphique, ce dialogue entre les masses sombres et l'architecture minérale des villages, qui est justement ce qu'on vient chercher. L'arbitrage se règle par la distance à la maison plutôt que par le goût. Formes taillées sur les abords immédiats, seuils, terrasses, pourtour de piscine. Port libre au-delà, là où le terrain rejoint le paysage et où personne ne compte les boules.

  • Calcaire ou sables ocreux : deux sols pour un même jardin du Luberon

Le Luberon n'a pas un sol, il en a deux, et la frontière entre les deux se franchit en dix kilomètres de route. Sur les monts de Vaucluse, autour de Gordes, de Murs ou de Joucas, le substrat est un calcaire dur, la terre mince, très basique. Tout ce qui redoute le calcaire y jaunit, souvent dès la deuxième saison, et aucun amendement ne corrige durablement un pH de fond. Autant le savoir avant de commander les végétaux.

Entre Apt, Roussillon, Gargas, Rustrel et Villars, le terrain est tout autre, un îlot siliceux posé au milieu d'une Provence occidentale calcaire. Les sables ocreux donnent un sol filtrant, acide ou proche de la neutralité, et la flore spontanée le dit sans détour. Callune (Calluna vulgaris), genêt à balais (Cytisus scoparius), ciste à feuilles de sauge (Cistus salviifolius), pelouses pionnières sur sable. Autant d'espèces introuvables sur le plateau calcaire voisin, et qui ouvrent ici une palette impossible à tenir vingt kilomètres plus loin.

Le sable ocreux a sa contrepartie. Il garde mal l'eau, se vide vite, chauffe en surface, et demande donc un paillage plus épais et des arrosages plus fréquents mais plus courts, au moins les deux premières années. Il commande aussi le choix des matériaux, puisqu'un gravier gris clair posé sur un sol ocre se lit comme une pièce rapportée. Quant à la vérification, elle ne coûte rien : il suffit de regarder ce qui pousse tout seul autour de la parcelle, sur les talus, les bords de chemin, les friches. La flore locale dit l'essentiel du pH et de la réserve en eau, bien avant la première ligne de palette végétale.

L'altitude tranche de la même manière entre lavande et lavandin. La lavande fine (Lavandula angustifolia) est une plante de montagne sèche, chez elle entre six cents et mille cinq cents mètres. Plantée à l'altitude des villages, elle fleurit, puis se lignifie et s'épuise au bout de quelques années. Le lavandin (Lavandula × intermedia), hybride stérile et bien plus volumineux, encaisse la plaine sans broncher, et c'est lui, pas elle, qui compose les masses bleues qu'on vient photographier. Dans les deux cas la règle de survie pèse plus lourd que l'espèce : taille franche juste après la floraison, sol qui ne retient pas l'eau en hiver, renouvellement par tranches tous les huit à douze ans.

  • Jugé en juillet, éprouvé en février

Depuis la fin des années 1980, le Luberon est une terre de résidences secondaires, pour des propriétaires parisiens, belges, suisses, néerlandais, britanniques, américains. Le récit que Peter Mayle a publié en 1989 sur une année passée du côté de Ménerbes a accéléré le mouvement. Cette donnée sociale a une traduction technique, et elle passe à la trappe au moment du dessin.

Un jardin de résidence secondaire se juge en juillet et s'éprouve en février, sans personne pour le voir. Personne pendant la vague de froid. Personne aux premières pluies d'automne, celles qui révèlent les défauts de drainage. Personne pendant les trois semaines de sécheresse qui suivent une panne de programmateur. Cela élimine d'office les espèces à voiler l'hiver, les réseaux qu'il faut régler chaque semaine, les massifs saisonniers, les grands pots dont le substrat gèle dans la masse.

En retour, la contrainte dicte un programme assez net. Une structure persistante capable de tenir le jardin seule onze mois sur douze. Un arrosage simple, sectorisé, avec coupure générale accessible et report d'alarme en cas de fuite. Une plantation calée sur l'automne. Et un nombre de passages d'entretien arrêté dès la conception, puisque c'est lui, au fond, qui fixe la quantité de formes taillées que le jardin pourra porter.

  • Gordes, Roussillon, Ménerbes, Lourmarin : le village regarde le jardin d'en haut

Dans un village perché, le jardin a une cinquième façade. On le voit de dessus, depuis les ruelles, depuis la route en lacet, depuis le village d'en face. Autour de Gordes, de Roussillon, de Bonnieux, de Ménerbes, de Lacoste ou d'Oppède, cette vue plongeante décide de choses qu'on traite d'habitude en fin de chantier, trop tard : la couleur de la margelle et de la plage de piscine, la teinte d'un abri, l'emprise du stationnement, l'endroit où se cache le local technique. Vu d'en haut, tout cela se lit d'un coup, et une erreur de teinte saute aux yeux bien plus qu'une erreur de plantation.

La pierre, d'ailleurs, change d'une commune à l'autre. Calcaire blanc et gris sur le plateau de Gordes, tonalités ocres du côté de Roussillon. Accorder les sols et les ouvrages à la pierre du bâti existant produit plus d'effet sur le résultat final que n'importe quel raffinement de palette.

L'administration suit la même logique. Aux abords des villages protégés et dans les secteurs de paysage remarquable du parc naturel régional, un mur, une clôture, une piscine, un terrassement visible de loin sont examinés d'abord pour leur insertion dans le paysage, ensuite pour leurs dimensions.

  • L'ordre des décisions pèse plus que la palette

Un jardin dans le Luberon se dessine dans un ordre, et cet ordre compte davantage que le choix des espèces. Le climat réel du site vient en premier, c'est-à-dire la position dans la pente, la circulation de l'air froid, l'exposition au mistral. Le sol ensuite, calcaire du plateau ou sable ocreux. Puis l'état des ouvrages, qui avalent souvent la plus grosse part du budget. Puis la façon dont le jardin sera vu et éprouvé. La palette végétale ferme la marche. C'est la partie la plus visible du projet et la moins décisive, ce qui désole les propriétaires pressés de planter.

C'est à ce travail d'arbitrage que sert une étude de conception, et c'est ce que le studio Linea AC propose sur ses projets du Luberon : un dessin tenu, des plans techniques qui permettent aux entreprises de chiffrer juste, une palette qui passe l'hiver du massif. Pour un terrain en cours d'acquisition, le bon moment pour en parler se situe avant le premier devis de travaux.

  • Questions fréquentes

Quelles plantes résistent au gel dans un jardin du Luberon ?

Les valeurs sûres sont le cyprès de Provence, le romarin, le buis, le laurier-tin, le chêne vert, l'arbousier, le pistachier lentisque, les cistes les plus rustiques, les lavandins et les iris. En situation exposée, mieux vaut écarter le laurier-rose, les agrumes en pleine terre, les bougainvillées et les palmiers frileux.

Peut-on planter un olivier dans le Luberon ?

Oui, et le massif compte des oliveraies anciennes. Deux précautions : une situation en pente, jamais un fond de parcelle où l'air froid stagne, et l'acceptation qu'un gel sévère détruise le bois sans tuer la souche, l'arbre repartant du pied sur plusieurs années. Un sujet jeune et bien drainé encaisse mieux qu'un vieux sujet transplanté.

Quels jardins visiter dans le Luberon pour nourrir un projet ?

La Louve à Bonnieux, sur rendez-vous, pour le jardin sec taillé. Les jardins du château Val Joanis à Pertuis pour le potager d'agrément en terrasses. Le prieuré de Salagon à Mane pour l'approche ethnobotanique. Les Jardins des Confins à Cucuron pour une écriture contemporaine, et la roseraie de Valsaintes, à Simiane-la-Rotonde.

Faut-il une autorisation pour aménager un jardin près d'un village classé du Luberon ?

Les plantations libres ne demandent rien. Les ouvrages visibles, eux, sont encadrés : piscine, pool house, mur, clôture, terrassement, abattage de certains arbres. Près d'un village protégé, c'est l'insertion dans le paysage qu'on examine en premier. La question se pose en mairie avant le dessin, pas après.

Architecte paysagiste